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Touche pas à mon kiosque

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Lieu de vie et d’échanges, la boutique de Rafia Daoud crée du lien social. il y travaille six jours sur sept, depuis sept ans. Photo Julien Jaulin/Hanslucas

Menacé de fermeture à partir du 30 septembre, un point de vente de Noisy-le-Grand attire le soutien de 1 300 habitants pour sa survie.
Il trône à l’entrée. Un simple classeur qui regorge de formules fortes : « Inacceptable », « lamentable » ou encore « Vous êtes en train de tuer le centre. C’est un lieu de vie important ! » Les 1 300 signatures des habitants de Noisy-le-Grand (Seine-Saint-Denis) ont quasiment toutes leurs phrases associées. En question : la décision du centre commercial des Arcades de fermer le 30 septembre le seul kiosque du lieu. Son gestionnaire, Rafia Daoud, y travaille six jours sur sept, de 8 heures à 20 heures, depuis sept ans. « Ils me jettent comme un torchon, sans indemnités », lâche-t-il, au milieu de cette désormais résidence de lutte. Impossible pour les habitants. Qui vont même jusqu’à avancer l’idée de dormir dans le kiosque ou de s’y enchaîner, le jour fatidique.

« Envie de résister et d’aller jusqu’au bout »

Le litige remonte à avril dernier, après un différend avec le directeur général du centre commercial. Fin juin, le kiosquier reçoit une lettre de Mediakiosk, gestionnaire du réseau de kiosques, qui lui annonce la fermeture prochaine de son outil de travail dont il n’est, sur le papier, pas propriétaire. En cause : une dénonciation de bail entre les sociétés Mediakiosk et Klépierre, propriétaire du centre commercial et membre du CAC40. Seulement, comme le souligne Axel Metzker, avocat de Rafia Daoud, « force est de constater que le courrier n’est absolument pas motivé et s’assimile ainsi à une véritable “répudiation” ». Depuis, les messages de soutien affluent. Une démonstration qui sort du lot de cette désormais triste et banale réalité qu’est la fermeture des kiosques – 1 000 d’entre eux en 2015.
Rafia Daoud, regard doux et flegme habituel, en prend conscience. Et, à cette évocation, il ne peut retenir ses larmes : « Vous vous rendez compte ? 1 300 personnes sont derrière moi. Ce n’est plus simplement une affaire entre deux parties… » Rafia Daoud est interrompu, une nouvelle fois. Pourtant c’est l’heure creuse, glisse-t-il. Le client est un habitué. Il fait le plein de magazines une fois par semaine. « Ne vous inquiétez pas. Ça n’arrivera pas », dit-il à son interlocuteur, posté de l’autre côté du comptoir, qui a tout d’un vrai petit appartement. Lui habite à Neuilly-sur-Marne et fait le chemin jusqu’ici, par « manque de kiosque aussi fourni dans les environs ». « Ce n’est pas seulement par amour pour Rafia », glisse-t-il d’un sourire complice. « Vous voyez, poursuit l’homme en question. Je n’aurais jamais pensé être aimé comme cela. C’est rare dans une grande ville comme Noisy (près de 70 000 habitants – NDLR). J’ai beaucoup donné pour ce kiosque, sacrifiant parfois ma vie de famille. C’est ce qui m’a donné envie de résister et d’aller jusqu’au bout. » Car l’homme a engagé des frais d’avocat pour assurer la survie de son commerce. Un choix difficile : il a à charge un enfant de douze ans. Sa femme, elle, est au chômage.
Pour comprendre l’engagement de Rafia Daoud, il faut remonter à 1991. Après avoir quitté l’Irak, il commence comme distributeur de journaux, en arpentant les rues parisiennes de nuit. C’est en 2006 qu’il prend en charge un premier kiosque. Et découvre l’aspect « relation publique » de la fonction. Arrivé en France avec sa femme comme seule attache, il trouve en ses clients une famille d’adoption. Depuis sept ans qu’il occupe son poste à Noisy-le-Grand, son chiffre d’affaires a chuté, conséquence d’une crise de la diffusion de la presse qui dure. Mais reste honorable, précise-t-il. « Les habitants y tiennent vraiment. C’est ce que je leur dis : c’est votre kiosque. Car, moi, je pars à la retraite dans un an et demi. À mon départ, je peux le laisser à une personne au chômage. Je ne le fais pas dans mon intérêt. »

« La presse a ce rôle essentiel de nous aider à penser le monde »

Et les habitants le lui rendent bien. Le soutien est populaire mais aussi politique. Sylvie Monnin, conseillère municipale sur la liste Noisy solidaire à gauche vraiment !, a alerté Brigitte Marsigny, maire LR/UDI, dans une lettre datée du 23 juillet. « Dans une période où doivent être confortées les valeurs qui font société, penser ensemble est essentiel pour vivre ensemble et la presse a ce rôle essentiel de nous aider à penser le monde », écrit-elle. Un mois plus tard, l’élue n’en démord pas : « Il existe plusieurs enjeux : le sort des kiosquiers, du pluralisme mais aussi de la diffusion de la presse. Cette affaire concerne un kiosquier, certes. Mais c’est aussi une question de commerce de proximité, de lieu de passage et de brassage des cultures et des opinions. » Sylvie Monnin appelle, par conséquent, à ce que « la situation soit clarifiée ». Claudine Travers-Tricard, trésorière de la section PCF de la ville, connaît bien Rafia Daoud. Elle lui achète chaque jour l’Humanité. C’est avec elle que le kiosquier a lancé sa pétition. « Ils ont fermé le “Relay”, positionné à la sortie de la gare (où se trouve aussi le centre commercial – NDLR). Depuis, il existe le point de vente de Carrefour mais il n’y a pas toute la presse, celle qui reste indépendante. » Comme beaucoup, Claudine souligne les qualités d’écoute de Rafia Daoud, qui donne au kiosque un « rôle de pivot de convivialité et d’échange ». « Certains clients lui gardent même le kiosque le temps qu’il aille aux toilettes ! » sourit-elle, comme un signe de cette proximité établie. Aujourd’hui, la Noiséenne garde un objectif en tête : « Se faire entendre » face à « la finance », personnifiée par le groupe détenteur du centre commercial. « C’est celui qui ne fait rien qui est sûr de perdre », ajoute-t-elle, d’une voix plus forte. Prochaine étape prévue au matin du 1er septembre : les soutiens ont décidé de se rassembler devant le kiosque.

Audrey Loussouarn – vendredi, 26 Août, 2016 – L’Humanité

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